MURÈNE

Le premier baiser n’est plus. Le deuxième déjà se fait moins tendre, je pense à mes lèvres râpeuses.
Le troisième se fait attendre, pas de silence gêné ; des mouvements francs, techniques plutôt que nécessaires, frais, froids.

Petit à petit, le reptile se dégage de Sacha, il mue, sa peau craque sèchement et de curieuses écailles vertes apparaissent. Il desserre un peu son étreinte en lui décochant un sourire charmeur :
« Vois-tu, ce bar est comparable en de nombreux points aux fonds marins. La faune qu’on y croise, surtout, présente de nombreuses similarités avec la population benthique. Cela peut s’expliquer par la profondeur du bar. On y descend, la lumière se fait plus rare, dans les escaliers les yeux exorbités, d’une taille démesurée, s’adaptent comme ils le peuvent. La vue est essentielle dans cet univers de pénombre.
- Suis-je candide. J’ai toujours pensé qu’alcools et drogues se rendaient, eux seuls, responsables du phénomène.
- C’est qu’on ne te l’a jamais expliqué. Ce qui est ici remarquable, c’est que la profondeur se comprend aussi, surtout, dans la durée. Au fur et à mesure que la soirée avance, diverses espèces endémiques se laissent observer. Les adulescents tubicoles qui picolent jusqu’à la fermeture, les sinophores qui se forment sur le trottoir une fois
la soirée déclinante, curieux phénomène d’agglutination, masse ondoyante, encore indécise, les
hommes des grands fonds enduits de brillantine et de cirage, les
filles lanternes poitrines clinquantes tous bijoux dehors, ils nagent dans l’obscurité tous feux allumés,
modulant leur lumière.
- Quel lyrisme.
- Quand la fermeture approche, la nourriture manque, les espèces se font plus rares. De nombreuses créatures ont des bouches disproportionnées et des
dents solides
pour pouvoir avaler tout ce qui passe à leur portée. Aucune de ces amours ne survit à ces captures tardives, une fois ramenée à la surface du lendemain. Les patrons au
dos cassé
passent le balai et se débarrassent de toutes sortes de dépouilles qui ont fini par toucher le fond.
- Et vous ?
- Moi je suis un scientifique, je recherche Architheutée, la femme idéale, j’en connais l‘existence sans l’avoir jamais croisée vivante, sans jamais en avoir obtenu d’autre satisfaction que d’en embrasser le mythe.
- Assez, assez, vous m’avez convaincue. »

Jolicœur frissonne, attend de la part de Sacha une initiative qui ne vient pas : « Vous m’avez donné froid, vous et vos abysses. » Elle déplore déjà sa dernière plaisanterie. Elle est un peu déstabilisée.
Elle veut se rapprocher de lui, sa fierté la pousse à se raviser.
Nathanaël passe en pleurant. Un vent d’accalmie se lève sur la rue étroite et pavée. Les deux appariés chuchotent presque, ils plaisantent. Jolicœur a posé la tête sur l’épaule de Sacha, il lui caresse tendrement les cheveux, qu’elle porte décoiffés. Ils passent un moment agréable, sourient aux banalités. Ils se reprennent, l’un, puis l’autre, l’ordre
n‘a pas d’importance.


Je le regretterais par la suite. Je ne veux pas qu’elle fasse partie de ma vie.

Il faut avouer que je suis impossible. Je me suis mise à croire à l’homme de ma vie, parce-que je n’avais pas d’autre alternative. Je me suis mise à les essayer tous pour ne pas le laisser passer. Je sais bien que ce n’est pas vous.

Les corps désabusés s’éloignent, chacun mâtin se tranquillise.

Je n’ai plus de temps à perdre.

Je vous entends. Vous parlez.

« Je suis un peu vieux. Je viens d’avoir trente ans. J’aimerais pouvoir adhérer au moule de la normalité, procréer, acheter un appartement plus grand, élaborer des projets à moyen et long terme.
- Désavouée par un cœur qui s’oublie…
- … vous n’êtes pas celle que je veux. J’aurais pu vous désirer comme un chien fou il y a encore quelques années, mais je passe le relais à mes confrères, plus jeunes ou beaucoup plus vieux.
- C’est amusant que vous me disiez cela, parce-que je vous trouve très vieux. »

Sacha et Jolicœur sont sur le point de se séparer. Il est dans une posture inconfortable, elle sent qu’elle n’a rien à gagner d’une prolongation de la rencontre, un coup de froid, un sentiment un peu plus cuisant de son échec. Elle le regarde et s’étonne de si peu ressentir. Il ne lui plaît jamais plus que lorsqu’il n’est pas à sa portée. Elle frissonne encore, avec détermination cette fois, se lève, pose un léger baiser sur la joue de Sacha. Jolicœur a tourné les talons, elle marche dans les rues, le cœur en berne et l’esprit léger. Elle reverra souvent Sacha. Ils passeront peut-être même ensemble une nuit d’amour ratée.